On entend de plus en plus que l’espace public est chaque jour davantage privatisé, que les règles de sécurité y étouffent l’expression ; bref, qu’il est de moins en moins possible aux artistes de rue de s’en emparer. Pour cadrer ces pratiques, Hors les Murs a publié un Guide des bons usages : « Organiser un événement artistique dans l’espace public » (disponible en pdf sur leur site : http://www.horslesmurs.asso.fr). A lire ce document (très bien fait), il semble en effet très compliqué de respecter toutes les procédures et de réussir à maintenir « intacte » la liberté d’expression. Pourtant, d’autres voies sont possibles et sans aller jusqu’à l’« artivisme » sauvage (qui peut faire risquer gros), des relations intelligentes avec les autorités peuvent s’instaurer et permettre de préserver une certaine latitude, voire une latitude certaine.
Un petit exemple vaut mieux qu’un long discours. En mai dernier, un festival de performance s’est déroulé, pendant toute une semaine, aux confins du XIè et du XXè arrondissement à Paris. « Désordre urbain » avait l’aval des deux mairies concernées – logos à l’appui sur les plaquettes distribuées au public – et tout s’est déroulé sans aucun accrochage notable malgré le côté parfois « limite » de certaines propositions. Oh pas de nu en face de la mosquée ou de la synagogue, pas de provocation verbale outrancière ; rien de tout cela. Par contre, le signe morse du SOS peint en rouge sur les trajets empruntés par les SDF du quartier ; une performeuse lavant soigneusement sols et cabines téléphoniques afin de les repeindre « pour voir la vie en rose » : ces deux actes sont passibles d’une amende pour le citoyen lambda. Ici, à part quelques remarques de policiers zélés, RAS.
C’est que les artistes (une bonne vingtaine, issus des quatre coins d’Europe et du monde) sont de vrais professionnels aguerris au travail dans l’espace public, et le rapport aux autorités, ils connaissent. Pas la peine de faire la sourde oreille quand un policier fronce le sourcil ; un simple dialogue, éclairant le propos et la démarche, suffit souvent à dédramatiser la situation. Pour cela, la présence d’autres artistes ou de personnes de l’organisation peut aider, car pendant que la performance suit son cours, le dialogue peut avoir lieu en aparté.
L’attitude de l’adjoint au maire du XXè a été, il faut bien l’avouer, dans ce cas, exemplaire – et l’on aimerait que tous les élus aient cette ouverture d’esprit et cette intelligence de leur métier. N’avouait-il pas, en réunion publique pendant le festival, ne pas avoir averti systématiquement tous les départements et sous-départements de la mairie avant le début de la manifestation, sous peine de voir interdire la plupart des actes artistiques prévus ? Préférant plutôt la médiation a posteriori, vis-à-vis des représentants de l’ordre comme des riverains, il affichait une belle sérénité, contagieuse semble-t-il, car l’attitude des policiers, au bout d’une semaine de festival, était elle aussi exemplaire. Gros raout final au carrefour de Belleville, samedi en fin d’après-midi. Les artistes s’en donnent à cœur joie, sous l’œil amusé des habitants qui, pour une fois, n’hésitent pas à se parler, toutes communautés confondues, pour se demander qui sait qui fait quoi et pourquoi. Deux policiers veillent, à distance respectable (un incident est si vite arrivé …), mais il n’y en aura pas, cet après-midi là, et les représentants de l’ordre pousseront même la discrétion (toujours vigilante) à se reculer dans l’ombre d’une façade plutôt que de pérorer, laissant le carrefour aux artistes et aux badauds.
N’est-ce pas là le rôle des « forces de l’ordre » ? Prévenir, rester vigilant, mais ne pas interdire a priori et sans savoir, sans laisser une chance à une manifestation de créer du lien social, fût-ce de manière éphémère, dans un quartier où la délinquance est une réalité tangible - mais qui n’a pas pointé le bout de son nez le temps de la manifestation artistique ? N’est-ce pas le rôle d’un élu de ne pas « limiter l’artiste dans sa créativité » (citation extraite de la réunion publique citée ci-dessus) mais de jauger jusqu’où il peut aller et couvrir a posteriori ceux que la mairie décide de soutenir financièrement ? Mais les artistes ont, eux aussi, leurs responsabilités : dans ce qui reste quand même (si on la compare à d’autres situations autrement dramatiques dans bien des pays), une démocratie, le dialogue avec les autorités est non seulement affaire de courtoisie et de respect mutuel, mais bien souvent une solution pour déjouer les conflits.
Si rien n’y fait, si de façon réitérée les mêmes incidents se passent avec les mêmes personnes (ce qui arrive lorsque les artistes travaillent régulièrement dans un quartier défini), alors l’artivisme se transforme en guerilla urbaine, aux risques et périls de pouvoir faire dix fois ce que l’on a envie pour tomber la onzième … La liberté d’expression est sans doute à ce prix, mais sans oublier que la liberté de l’un finit là où commence la liberté de l’autre, alors que le respect de soi commence par le respect de l’autre. MissTic, la tagueuse, déclarait dans un interview récent ne plus demander d’autorisation aux « autorités » mais bien aux riverains pour apposer ses silhouettes sur les façades. C’est aussi là où commence le rapport à l’art et à la citoyenneté.
